Contexte

2020
Publié dans la Revue Polygone n°0, Pirate

Les hackers brûlent les manuels d’utilisation et inventent les leurs.
Werner Fehrenbach, dans L’invention des corps, de Pierre Ducrozet (2017, Actes Sud)

Le 29 octobre 1969, Charley Kline, étudiant de Leonard Kleinrock à l’université de Californie à Los Angeles (UCLA) travaille dans la salle 3420 du Boelter Hall. À 22h30, il tape ‘lo’1 sur le clavier de l’imposante machine SDS Sigma 7. Six cent cinquante kilomètres plus loin, le message est reçu par Bill Duvall, sur un ordinateur du Stanford Research Institute. C’est la naissance de l’ARPAnet[²], prototype universitaire d’internet financé par le Département de la Défense des Etats-Unis d’Amérique. Le principe fondateur d’internet est resté le même depuis ce jour : la commutation par paquets, qui diffère de tous les réseaux de communication déployés jusque-là, et rend possible le transfert de données.

L’informatique, déjà, opérait une profonde mutation des outils de travail et transformait une multitude de professions. Internet a augmenté l’étendue de ces métamorphoses à toutes les sphères de notre vie quotidienne, intime ou professionnelle, publique ou privée. Mais cette machine, pensée pour échanger des savoirs, est devenue machine à consommer.

L’architecte a fait avec, peinant à transposer sa profession en usant de logiciels propriétaires2, sans pour autant réussir sa mutation. Enfermement dans des bricolages sans suites ; la profession s’est armée d’instruments dont elle méconnaît les fonctionnements et construit sur des échafaudages branlants des flux de travails incertains cloisonnés par des logiciels renfermés dont elle dépend, perdant ainsi le contrôle de sa propre évolution.

Il en est de même pour tout un pan de la société, qui tend à consommer sans connaître, à trouver sans chercher. Comprendre c’est s’approprier l’objet de connaissance par le savoir.

Dans ce contexte, le hacking n’est pas fondamentalement une rupture du cadre légal, mais une appropriation par la connaissance. C’est la possibilité d’un détournement, une potentielle émancipation.

Tendre vers la maîtrise de nos outils, c’est construire notre indépendance3. C’est la possibilité de choisir, de bifurquer, de prendre un autre chemin que celui qu’on nous a assigné. Dans nos vies citoyennes et professionnelles, la compréhension et l’usage de nouveaux langages peut permettre de faire entendre sa voix.

La démonstration suivante est un exemple visant à illustrer cet argument.

Le scraping est une technique par laquelle un programme informatique extrait des données. Elle est couramment pratiquée sur des pages web. Dans ce cas, le programme informatique se déplace de page en page, à la recherche d’une information définie, puis l’extrait et peut l’enregistrer dans une base de données. Cette méthode permet d’aspirer une grande quantité d’informations rapidement, et de la restituer dans un format choisi.

Le programme que nous présentons ici utilise cette méthode. Il a été codé dans le langage Ruby4 et totalise 31 lignes. Son objectif est de restituer l’ensemble des noms, prénoms et emails des 577 député·e·s et des 348 sénat·eur·rice·s du Parlement Français. Cette action s’effectue en sept minutes.

La mise à disposition - en open source - de ce programme informatique est accompagnée, dans sa version en ligne, d’une introduction rapide au code et à sa manière de l’appliquer.

Footnotes

  1. L et O sont les deux premières lettres de ‘login’. Après la réception réussie de ces deux premières lettres, le système informatique planta. Une heure après, le mot complet fût transmis avec succès.

  2. Un logiciel propriétaire est un logiciel qui ne permet pas légalement ou techniquement, ou par quelque autre moyen que ce soit, d’exercer simultanément les quatre libertés logicielles que sont l’exécution du logiciel pour tout type d’utilisation, l’étude de son code source (et donc l’accès à ce code source), la distribution de copies, ainsi que la modification et donc l’amélioration du code source.” - Wikipédia, définition d’un logiciel propriétaire.

  3. Le low-tech magazine est un projet exemplaire en la matière (www.solar.lowtechmagazine.com).

  4. Ruby est un langage de programmation libre. Il est interprété, orienté objet et multi-paradigme.”, Wikipédia, définition du langage Ruby.