Contexte

2017
Réalisé dans le cadre d’un enseignement à l’ENSA Paris Malaquais (Hors Département, Master 1)
Avec Armelle Martin-Richon

Le Plongeon est un court-métrage fictionnel basé sur des faits réels, qui retrace l’histoire de l’enseignement et de la profession d’architecte de 1968 à nos jours. À partir d’archives, de rencontres avec des personnalités et de recherches, nous racontons la scission qui s’est opérée entre les Beaux-Arts et les Écoles d’Architecture suite aux évènements de Mai 1968. Pour ce récit, nous avons utilisé une métaphore environnementale : une lente innondation engloutit le monde des Beaux-Arts, et laisse émerger de nouvelles structures d’enseignement et d’encadrement de la profession d’architecte.

Script

ACTE I (1962)

L’Ecole des Beaux-Arts, dirigée par Nicolas Untersteller, forme des étudiants dans le domaine de la peinture, de la sculpture, de la gravure et de l’architecture. Les quatre arts majeurs.

Les étudiants se côtoient de manière quotidienne : dans le 6ème arrondissement de Paris, rue Bonaparte, ils travaillent, échangent, et mangent ensemble.

La formation des étudiants en architecture s’effectue dans des ateliers intérieurs et extérieurs. Le Groupe A représente les ateliers intérieurs, composé de professeurs membres de l’Académie, financés par l’Etat. Le Groupe B est extérieur, notamment installé au bâtiment rue Jacques Callot, et financé par une cotisation étudiante, la masse.

Les professeurs du groupe B sont le plus souvent demandés par les étudiants, et entrent par ce biais dans l’enseignement. Après un certain temps, ils intègrent l’institution des Beaux-Arts en accédant au Groupe A.

Pour accéder à la commande publique après son diplôme et être en tête des listes d’agréments, il est nécessaire de passer le concours du Prix de Rome. Les étudiants en architecture exposent leurs projets dans la salle Melpomène, dans le but d’être sélectionnés pour partir en résidence à Rome, et préparer leur diplôme d’architecte.

Le système du Prix de Rome existe depuis 1720, et a été créé par l’Académie Royale d’Architecture. Il est le moyen pour les étudiants de s’initier à l’architecture antique, considérée comme un modèle.

L’enseignement de l’architecture est centralisé à Paris : les meilleurs projets des écoles de province sont envoyés à Paris, les envois de Rome sont envoyés à Paris. Toutes les écoles françaises sont sous tutelles de l’Ecole des Beaux-Arts de la Rue Bonaparte. Elles n’ont aucune autonomie propre.

C’est dans ces bâtiments historiques du domaine des Beaux-Arts qu’une mutation des conditions naturelles fait son apparition dès 1962. Résultat d’un micro-climat existant depuis bien plus longtemps, une humidité s’installe de manière plus soutenue sur le site de l’Ecole des Beaux-Arts.

La présence non négligeable de végétation au sein de l’Ecole s’oppose à la densité des constructions parisiennes alentours, augmentant l’albédo. Des pluies fines tombent de manière continue, et annoncent une métamorphose majeure.

Un premier décret-cadre, le décret Debré, visant à adapter l’Ecole à ces turbulences est rédigé. Il n’est pas directement mis en application, mais projette une décentralisation de l’enseignement de l’architecture dans toute la France, pour échapper à cette mutation climatique.

ACTE II (1963-1967)

La pluie tombe de manière continue depuis 1962.

Le groupe A s’enferme dans les locaux de la Rue Bonaparte, et se calfeutre pour échapper à l’inondation imminente, entrainant une rupture définitive avec le groupe B.

Devant ce rejet, Édouard Albert, enseignant dans le groupe B, questionne avec ses étudiants un projet visionnaire d’île artificielle dès 1963 dans l’espoir de trouver une réponse à la mutation climatique.

L’évolution démographique est telle que la section architecture des Beaux-Arts est asphyxiée sous le nombre des nouveaux arrivants.

Pour essayer de faire face à ces problématiques, le groupe C est créé à la rentrée 1965. Il se construit avec ses étudiants, en développant des structures sur pilotis au-dessus du Palais des Études, prenant le nom de Grand Palais.

Le Prix de Rome est remis en cause.

Le directeur Nicolas Untersteller prend conscience du désintérêt grandissant des étudiants pour ce concours.

L’institution des Beaux-Arts tente de se renouveler.

Elle demande pour le concours du Prix de Rome de 1966 un programme ancré dans l’actualité : des projets d’îles artificielles.

Le système du Prix de Rome produit une caste d’architectes construisant beaucoup et rapidement.

La qualité médiocre de leurs bâtiments est aussi due à ces conditions climatiques auxquelles ils ne s’adaptent pas.

Des fonctionnaires pressentent cette défaillance de la profession et de son enseignement.

Ils poursuivent les discussions autour du décret-cadre Débré et élargissent son champ d’action en intégrant la situation de plus en plus sérieuse impliquée par l’inondation.

ACTE III (1968)

La montée de l’eau est de plus en plus rapide.

Le micro-climat des Beaux-Arts entre en résonance avec une multitude d’autres dérèglements météorologiques.

S’adapter devient une problématique commune à un grand nombre d’universités.

La conscience politique d’une jeunesse s’éveille pour réclamer des solutions de la part de l’Etat.

Le décret-cadre Debré est prêt à faire face aux inondations le 4 Avril, et doit être voté en Mai.

Mais entre temps, les étudiants entament une transition dissociée de celle de l’Etat.

Ils développent des installations sur pilotis imitant celles du groupe C.

Les pilotis sont de plus en plus nombreux, et s’étendent en hauteur. Les policiers réprimandent sévèrement ces constructions illégales, et entament leur déconstruction.

La vision des étudiants implique la décentralisation de l’enseignement d’architecture pour vider les structures surchargées, boiteuses et instables de la Rue Bonaparte.

En réponse à des problématiques actuelles liées à la ville inondée, ils aspirent à transformer l’approche de l’architecture pour l’aborder de manière plus scientifique et technique.

Faire entrer les sciences humaines dans la discipline architecturale devient une revendication majeure.

Elles deviennent nécessaires à la compréhension des transformations sociétales impliquées par la montée de l’eau.

Les architectes sautent dans le vide, ils entreprennent un grand plongeon vers l’inconnu.

La Loi Malraux supprime les avantages générés par le Prix de Rome pour offrir plus de diversité dans la construction.

Elle permet à un plus grand nombre d’architectes d’accéder à la commande et de développer des solutions plus adaptées au dérèglement climatique.

Le 6 Décembre 1968, un décret créant les Unités Post-Apocalyptiques (UPA) est adopté, et reconnaît l’existence des structures construites par les étudiants.

Des financements publics sont accordés à ces Unités, leur donnant les moyens de s’installer dans neuf zones à Paris.

ACTE IV (1969-2016)

Le site des Beaux-Arts est entièrement immergé.

Après la suppression du Grand Prix de Rome, un nouveau mode d’accession à la commande est mis en place.

En 1969, c’est avec le projet du Centre Pompidou que le système des concours s’impose. Des architectes internationaux viennent par bateau à Paris. Ils se côtoient dans leurs agences flottantes respectives.

Pompidou développe une image de Président moderne, qui fait travailler des jeunes architectes adaptés aux nouvelles conditions climatiques.

Le 16 mars 1972 à 15 heures, le naufrage d’un paquebot transportant les membres d’un Congrès International d’Architecture Moderne marque la fin du Modernisme.

La même année, le groupe d’architectes Superstudio développe un projet en résonance avec l’histoire des Beaux-Arts de Paris, en proposant d’inonder Florence pour faire évoluer son architecture.

En 1974, Valéry Giscard d’Estaing est élu Président. Il lance des concours pour la construction de grands barrages, tout en décidant lui-même d’assigner des projets à certains architectes. Il garde un mode de commande privilégié, à l’écart du système de concours.

Trois ans plus tard, une loi sur l’architecture met en place les bouteilles à la mer des jeunes architectes. Ces bouteilles sont envoyées dans toutes la France, contenant les projets d’architectes sélectionnés par un organisme d’Etat.

Il s’agit de mettre en avant cette génération, qui ne passe plus un Prix de Rome, mais qui reste privilégiée.

Le quartier des Halles, vide de sa fonction initiale en raison de la montée des eaux, est inexploité.

En 1979, une consultation internationale est amorcée, avec comme ambition d’affirmer le concours comme moyen de penser la vie à la surface, de concevoir la vie au dessus de l’eau, dans son organisation globale.

Dans les années 80, une politique menée par Jack Lang fait émerger l’image de l’architecte créateur qui devient une personnalité médiatisée. Lang utilise les architectes comme des narrateurs, des personnages qui mettent des images sur des ambitions politiques, qui racontent une époque, et qui créent une représentation qui s’inscrit dans le temps. L’architecte est une figure respectée, permettant, grâce à son savoir faire, de garder la population au sec.

A cette période, le président Mitterand lance ses grands projets. Il souhaite doter Paris de nouvelles architectures iconiques afin de palier à la disparition des plus anciennes, ensevelies sous les eaux.

On voit apparaître les projets du parc flottant de la Villette et de la Pyramide du Louvre, à base engloutie. Les jurys examinent les projets de concours et en sélectionnent trois, puis Mitterrand choisit le lauréat. Cette manière de procéder permet de médiatiser l’architecture, presque sous la forme d’un feuilleton : la presse publie les trois projets sélectionnés, et on attend la décision du Président, qui choisit le projet final.

Une dizaine d’années après la soudaine montée des eaux, les architectes se sont familiarisés avec ce nouvel environnement et peuvent développer des styles bien à eux, leur permettant d’être reconnus, même avec des planches anonymes.

En 1983, la loi Deferre délègue la commande aux régions : chaque climat est différent, et implique des architectures adaptées. Les maires d’archipels artificiels deviennent des commanditaires, dont on attend un bilan en architecture. Ils s’intéressent aux constructions de leurs territoires.

En 1986, les UPA prennent le nom d’Espaces Au-dessus. Au-dessus d’un monde duquel les étudiant se rappellent difficilement.

Dans les années 90, une montée des eaux rapide endort le monde de l’architecture : la priorité est au bricolage pour ne pas faire naufrage. Pendant une décennie, cette crise climatique empêche toute innovation dans le domaine de l’architecture.

A l’aube du nouveau millénaire, le projet du Grand Paris apporte l’ambition d’unifier un territoire autour d’une identité.

Des équipes d’architectes travaillent sur des projets d’urbanisme à l’échelle des archipels regroupés autour de Paris.

Ils présentent des narrations qui touchent un grand public, et accèdent de nouveau à une médiatisation, toujours sous la tutelle d’hommes politiques.

En 2005, les Espaces Au-Dessus prennent le nom d’Espaces Nouveaux Super Au-Dessus.

Le monde sous-marin n’est plus qu’un lointain souvenir.

Le vestige d’une époque terminée.

ACTE V (2017)

Comment va évoluer l’architecture ?

Quelles sont les prochaines mutations de la profession de l’architecte ?

Quels changements vont intervenir dans l’enseignement de l’architecture ?

À quel avenir est voué le site de l’Ecole des Beaux-Arts de Paris ?

Les étudiants ont-ils une place centrale dans le futur de l’Ecole ?

Le site de l’Ecole porte-t-il toujours un imaginaire nécessaire à l’enseignement d’architecture ?

L’Ecole n’est-elle pas dans un processus de ré-institutionnalisation, qui laisse de moins en moins d’espace à l’initiative étudiante ?

Vers quelle instance administrative l’Ecole va-t-elle évoluer ?

Est-il évident qu’elle soit sous la tutelle du Ministère de la Culture ?

L’Ecole d’Architecture de Malaquais est-elle héritière du site de l’Ecole des Beaux-Arts ?

Est-elle uniquement de passage dans des bâtiments voués à l’expulser ?

Que reste-t-il de l’espoir progressiste de Mai 1968 ?

Credits

Images

Crédits
Visite de l’Ecole des Beaux-Arts, 1955 (INA)
Les automatismes de la pluie, 1963 (INA)
La pluie, 1966 (INA)
Discours d’André Malraux, 1967 (INA)
Les Grands Ensembles de Nancy, 1965 (INA)
Villages avec maisons sur pilotis, 1971 (INA)
1910, Paris sous l’eau (Documentaire FR2)
Chris Marker, Junkopia, 1981
Bill Viola, Ascension, 2000
Quentin Dupieux, Wrong, 2012
Edouard Albert, projet d’île artificielle pour Monaco, 1963
Jacques Ringuet, Grand Prix de Rome 1966, projet d’île artificielle
Archives IGN, vue aérienne des Beaux-Arts en 1971
Journal Officiel, décret du 6 décembre 1968
Godfrey Reggio, Koyaanisqatsi, 1982
Bill Viola, The Raft, 2004
Bill Viola, Going Forth By Day, 2002
Acquaalta, au Palais de Tokyo, 2015
Visite de François Mitterrand au tunnel sous la Manche, Archive INA, 1988
Jean Nouvel sur la définition du travail de l’architecte, Archive INA, 1985
C’est Pas Sorcier : Les Plateformes Pétrolières + Les Barrages (FR TV)
Superstudio, Flooded Florence, 1972
Tract “Glou Glou Glou”
Elevation Beaux-Arts de Paris en 1965
Plan du Grand Paris

créé/modifié par Maud, Armelle et Antoine

Son

PartieCrédit
VoixÉole Bonnet
MusiqueAntoine Vercoutère, Gesaffelstein, Arvo Part, Nils Frahm & Olafur Arnalds, Nicolas Jaar

Logiciels

  • Adobe Premiere (Video editing)
  • Ableton (Musical composition)