Contexte
2017-2018
Non publié
Dans le cadre du projet de fin d’études à l’ENSA Paris Malaquais
Résumé
Le projet de fin d’études que nous avons réalisé a pris la forme d’un territoire de recherches et d’explorations qui s’est ancré dans des projets d’analyses, d’études, d’écritures, de représentations, et qui s’est matérialisé sous la forme d’une installation.
En considérant avec un regard prospectif le rôle de l’architecte, nous avons développé une cartographie de spéculations, qui a fait émerger un certain nombre de situations : en s’intéressant à des problématiques de vieillissement de la population, de diminution du labeur par l’automatisation progressive du travail, en questionnant nos modes d’habiter et d’interagir à l’heure de la révolution numérique, en considérant la situation écologique actuelle, nous avons d’abord construit six projets qui apportent une réponse architecturale à ces grandes problématiques contemporaines, parmi lesquelles : un programme mixant université et maison de retraite, un projet d’analyse des lieux de production et de leur emprise sur le territoire, un projet d’analyse sur les toilettes et l’évolution de la notion d’intimité dans l’Histoire, et un projet sur la diffusion de l’information, et l’impact spatial relatif à la distribution de messages par voie télécommunicationnelle. La question du corps s’est insérée dans chacun de ces projets, en devenant un intitulé : corps projeté, corps automatisé, corps sensible, corps générationnel, corps animal, corps informé, corps neuronal.
Ces études et recherches nous ont amené à centrer notre projet de diplôme autour de la considération du corps. Nous avons entrepris la décomposition des schémas conceptuels du projet d’architecture pour réintroduire la diversité du corps qui l’habite, dès son origine.
Par la création d’une combinaison intégrant un ensemble de capteurs, nous avons cherché à quantifier la perception corporelle dans des situations quotidiennes. En captant des signaux tels que le pouls, la respiration, les ondes cérébrales, le mouvement des coudes et des genoux, le centre de gravité, la température et l’humidité, nous avons approximé un état corporel pour le reconstruire au travers d’une installation architecturale.
Dans la constitution d’un ensemble d’atmosphères, nous avons opéré une restitution de ces signaux. En utilisant des objets de la vie quotidienne (ampoules, chauffage, ventilateur, bouilloire, humidificateurs, machine à fumée), nous nous sommes inscrits à la suite des constats d’Andrea Branzi sur la prépondérance que prend l’objet face à l’architecture, par son omniprésence et sa surabondance, en cherchant à y ajouter une nouvelle lecture propre à l’écosystème contemporain que constituent les objets connectés.
Cet ensemble de recherches, d’explorations et de réalisations a contribué à la construction d’un regard critique et à l’expérimentation d’un ensemble de moyens de représentation variés.
Introduction
MLAV.LAND est un territoire de recherches, d’explorations, d’investigations, et de production sur l’architecture, et ce que nous considérons comme ses pratiques voisines.
Nous cherchons à explorer des conditions décisives qui forment un large paysage prospectif. Par la lecture de l’ensemble de ces explorations, nous voulons faire émerger une vision des problématiques qui questionnent déjà notre pratique architecturale contemporaine.
Les premières recherches qui ont guidé notre travail gardent toutes cette intention de regarder par-delà les innovations et évolutions, pour en imaginer les possibles conséquences. Il est évident que ces spéculations ne peuvent être vues comme des prédictions, mais bien comme des imaginaires partiels d’un futur inconnu.
Nous portons dans ces problématiques la conviction que ces questionnements prospectifs révèlent un état présent. Convaincus que la réalité ambiante se définit par une multiplicité de domaines, de mesures, de dialogues, il nous est indispensable de tenter d’en saisir une partie. C’est donc sous la forme d’une recherche diffuse que nous voulons aborder nos sujets et les faire dialoguer, en installant une organisation rhizomatique de lieux autonomes et interconnectés ; d’intérêts, de curiosités, de recherches, de rencontres, d’accrochages à des thèmes, des auteurs, des architectes, des œuvres, des bâtiments, etc.
Nous y voyons une démarche de projet propre à l’idée de diplôme : ce terrain se doit de finaliser une période d’études. Nous cherchons à y mettre un point d’orgue, pour remettre en question nos années précédentes, mais surtout celles qui vont suivre. Élargir nos centres d’intérêts, nos connaissances, pour développer une définition de l’architecture qui nous est propre. Cette définition passe selon nous par un regard prospectif questionnant le contemporain, par l’expérimentation d’outils, de médias, par l’exploration de sujets, d’œuvres, de lieux réels, virtuels, qui formeront nos positions d’architectes.
Questions
- Qu’est-ce que nous percevons ?
- Quelle est la dernière perception nouvelle que j’ai ressenti ?
- Dois-je partager cette réalité singulière ?
- Comment puis-je la communiquer ?
- Le langage suffit-il à exprimer mes perceptions ?
- En considérant la limite du langage comme limite du monde, le langage limite-t-il les sens ?
- Le mot comme définition d’un réel, limite t-il ce dernier pour le rendre (com)préhensible, transmissible ?
- Comment l’usager peut-il transmettre l’expérience d’un lieu architectural ?
- Quel est la limite des mots dans la transmission ?
- Ils permettent de transmettre quantités de savoirs à quantités de personnes, mais arrivent-il à transmettre l’expérience, la sensation, le vécu ?
- Devons-nous parler d’architecture ?
- Comment devons-nous parler d’architecture ?
- Le langage doit-il s’augmenter de multiples médias pour exprimer l’architecture ?
- Cette évidence établie, comment l’architecture fait percevoir des sensations ?
- L’architecture peut-elle transmettre ce que le mot ne parvient pas à faire ?
- Quel est le rôle de l’architecture vis-à-vis du corps ?
- L’architecture est-elle au corps ce que le mot est à l’esprit ? L’architecture doit-elle uniquement produire un abri ?
- Le confort est-il un corollaire du progrès technologique ?
- Le confort est-il subjectif ?
- Est-il un idéal construit et rendu “objectif” ?
- Construit par qui ?
- Quels sont les devoirs de l’architecte, au-delà d’un cadre strictement juridique ?
- Existe-t-il une définition de l’architecture ?
- Le corps est-il sujet d’une architecture ?
- Le corps est-il objet d’une architecture ?
- Est-il possible de quantifier des perceptions avec des mesures et des cadres scientifiques (électro-encéphalogramme, pouls, température, etc) ?
- Quels sens peuvent avoir ces quantifications ?
- Transposer ces quantifications, est-ce les faire dériver, les limiter, et/ou les augmenter ?
- Y a t-il une part de notre perception qui reste inquantifiable ?
- Peut-on parler de perception pour une machine ? Comment la qualifier ? L’évolution de notre langage est-elle en décalage/en retard avec/face à l’évolution technologique ?
- Est-ce que la “perception” de la machine est plus fidèle à la réalité ?
- Est-ce que la “perception” de la machine est objective ?
- L’objectivité est-elle synonyme de mesurable, quantifiable ?
- La perception humaine va-t-elle se résumer à une interface avec la machine ? Donc à la “perception” de la machine ?
- Y a-t-il une opposition entre humain et machine ?
- La machine est-elle une sous-partie de l’humain ?
- L’humain est-il une “machine” ?
- Allons-nous faire face à une dilution entre humain et machine ? Qu’est-ce que cette dilution peut éveiller de nouveau en architecture ?
- Est-ce qu’elle va diminuer la perception humaine ?
- Quelle expérience de l’architecture pour l’humain augmenté ?
- Quelle mémoire de l’architecture pour l’humain augmenté ?
- Nos perceptions ne sont-elles que des données ?
- Est-ce que nous assistons à une homogénéisation des perceptions ? Quelle est la place de la subjectivité au sein de cette homogénéisation ?
- La subjectivité est-elle une composante fondamentale de l’acte créateur ?
- L’inconscient est-il une composante fondamentale de l’acte créateur ? N’étant constitué que d’héritage et d’influences extérieures, pouvons-nous réellement faire preuve de mérite et d’autorité sur soi ?
- Mettre en forme ces matériaux empruntés ne relève t-il pas d’une sorte d’automatisme et non d’un libre arbitre ?
- La spontanéité est-elle un automatisme ?
- L’humain est-il une “machine” de nature autre ?
- Quelle est la place de l’émergence, de la spontanéité et de la perception dans un monde fabriqué et ressenti au travers de la machine computationnelle ?
- L’expérience de l’architecture est-elle nécessairement liée au corps ? Rêver d’architecture, est-ce expérimenter une architecture ?
- Où placer le rêve entre réel et virtuel ?
- Se souvenir d’une architecture, est-ce la redessiner, la ressentir ? L’architecture est-elle une trace du temps ? (redéfinissable, ré-interprétable, tant qu’existante ?)
- Vers quelle trace spatio-temporelle l’architecture tend-elle ?
Idéologie
“Tout ce qui sort d’une bouche humaine est, par définition, douteux. Car, dans ce composé des passions et de raison que nous sommes, toujours les passions dominent ; et que pèsera la fragile vérité en face de l’amour et de la haine, de l’appétit et de l’envie, de la crainte et de_ l’espoir ? Ce qui, pour Bossuet, est le pire dérèglement de l’esprit, à savoir de « croire les choses parce qu’on veut qu’elles soient », est, hélas, la règle de l’esprit humain. Aucune précellence intellectuelle ne garantit contre l’aveuglement du désir.”
ROSTAND Jean, 1942. Hommes de vérité. Tome 1 : Pasteur, Claude Bernard, Fontenelle, La Rochefoucauld. Paris : Stock.
Une idéologie est un système prédéfini d’idées à partir desquelles la réalité est analysée. L’idéologie néolibérale s’apparente à une mythologie contemporaine. Prétendant être naturelle en prenant racine dans un récit artificiel. La mythologie contemporaine prend racine dans l’idéologie moderne, fondée sur une dichotomie entre l’Homme et la Nature. Cette dualité se dissout progressivement, et laisse apparaître des nuances.
L’image est devenue le lieu de diffusion de la réalité. Elle a progressivement évolué de la télévision, du mass media, à l’image amateur, filmée par n’importe qui, n’importe où. Ce permanent archivage du présent prend le pas sur la réalité, en déployant un système de “preuves”. L’image vive, directe, existe aujourd’hui grâce aux avancées technologiques et à leur diffusion. Il est important de noter que ce lien entre idéologie, et technologie est direct : la réalité venant s’appuyer directement sur ces fondements technologiques.
Le terme de “post-vérité” émerge dans un milieu où l’image vient influencer la perception du spectateur. Elle apparaît comme une preuve irréfutable, un outil qui permet de se forger son opinion propre selon une donnée brute. Face à une surabondance de ces images et de ces informations, aux auteurs multipliés, aux discours contradictoires qu’ils peuvent porter, le mécanisme d’assimilation qui se met en place est celui d’une croyance selon ses propres connaissances et surtout selon ses propres émotions. C’est ce qui définit la post-vérité : les faits objectifs ont moins d’importance pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et à l’opinion personnelle1.
“En vertu de l’identité dramatique des dynamismes, une perception est comme une particule: une perception actuelle s’entoure d’une nébulosité d’images virtuelles qui se distribuent sur des circuits mouvants de plus en plus éloignés, de plus en plus larges, qui se font et se défont.”2
Le mot même d’idéologie a perdu de son sens, associé le plus souvent à un raisonnement aux idées creuses, vagues, coupées du réel. C’est précisément la question que nous voulons poser. À quel réel faisons-nous face ? La réalité semble s’opérer en chacun de nous, selon des subjectivités que nous aborderons par la suite. Les systèmes d’explications et d’analyses de la réalité, sont aujourd’hui en état de complète déconstruction.
La dichotomie Homme-Nature héritée du modernisme ne suffit pas à appréhender ce nouveau modèle. La catégorisation des éléments du réel devrait s’effectuer selon des hybridations, des états qui transcendent l’humain, la machine, la nature, pour apporter un raisonnement plus juste au sein de ce brouhaha contemporain.
Nous avons en introduction décliné un certain nombre de questions, parmi lesquelles : l’humain est-il une machine ? La machine est-elle une sous-partie de l’humain ? Nous sommes aujourd’hui à un état d’hybridation, de dilution, entre l’humain et la machine. Et l’outil numérique, sa diffusion, son instantanéité, à pris le pas sur notre réalité. La caractère ubiquitaire de la machine computationnelle, son insertion au coeur des sphères publiques et privées, correspond paradoxalement à une soif de réalité, un désir d’exhaustivité de la part de sociétés pour lesquelles le quotidien est rythmé par l’espace banal et homogène d’un capitalisme abstrait.
“Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux.”3
Terrain
“La société qui modèle tout son entourage a édifié sa technique spéciale pour travailler la base concrète de cet ensemble de tâches : son territoire même. L’urbanisme est cette prise de possession de l’environnement naturel et humain par le capitalisme qui, se développant logiquement en domination absolue, peut et doit maintenant refaire la totalité de l’espace comme son propre décor.”
DEBORD Guy, 1967. La Société du Spectacle. Paris : Gallimard, p. 165.
Les lieux de production de biens suivent une logique de progrès constant vers l’optimisation et l’innovation. Les étapes de fabrication sont fragmentées en suivant ce perfectionnement constant. Il implique une spécialisation des corps et des techniques, dans un processus de spatialisation granulaire. Ces infrastructures de production génèrent le territoire4.
Le système capitaliste, fondé sur la production et l’accumulation de biens, dépend des lieux de production. Ces espaces sont incidemment à la base du système géopolitique.
En parallèle de cette multiplicité de lieux de productions, les lieux de consommation s’inscrivent dans un processus d’homogénéisation. Les espaces de notre quotidien subissent une dissolution en étant rassemblés. La mémoire corporelle reçoit la même information, qu’elle se procure un morceau de viande ou un pain au lait au supermarché. Ces spatialités génériques sont adoucies, lissées, contrôlées, si elles ne sont pas complètement supprimées.
En résulte une vie sans lieux. Sans qualités distinctes, les espaces se succèdent, sans donner d’informations sur les processus de production qui les approvisionnent. L’interface entre le consommateur et son produit est lissée, et implique une perte totale de contact entre humains lors de l’achat de biens.
Du point de vue de la circulation du capital, l’espace apparaît dans un premier temps comme une simple source d’embarras, comme un obstacle à franchir. (…) Le capitalisme se caractérise par un perpétuel effort pour s’affranchir de tous les obstacles spatiaux, pour annihiler l’espace par le temps.
Le territoire comme espace continu est fonction des flux. Il n’existe qu’à travers une relation, une codétermination des objets qui le composent. Il est aujourd’hui augmenté d’un langage de la donnée, qui vient poser une grille de lecture capable de nommer, de reconnaître, et de mesurer le monde. Cela implique une préexistence de l’information sur la connaissance. La carte précède le territoire, le simulacre la réalité.
Individu
“Si l’hypocondrie est l’obsession de la circulation des substances et de la fonctionnalité des organes primaires, on pourrait en quelque sorte qualifier l’homme moderne, le cybernéticien, d’hypocondriaque cérébral, obsédé par la circulation absolue des messages.”
BAUDRILLARD Jean, 1968. Le système des objets. Paris : Gallimard, p.41.
“Dans un milieu où tout ou presque tend à se numériser, le seul corps que l’on peut briser, encore et toujours, c’est nous-mêmes.”5 L’individu se voit démantelé en composants recomposables dont la cohérence suit celle de la logique du marché. Son adaptabilité est un tremplin pour un capitalisme cognitif.
Baignés dans l’illusion d’une liberté, par l’existence d’une multiplicité de possibilités offertes, nous évoluons finalement toujours dans un cadre défini par le néolibéralisme. Ce dernier, grâce à l’automatisation, fait disparaître des proximités physiques, tout en rapprochant virtuellement les individus au travers de l’interface-objet. La machine computationnelle est une interface entre l’autre et moi, une dilution humain-humain et une mise en relation homogénéisante. L’objet-machine est une projection de l’humain à la recherche de sa propre humanité.
Évoluant au sein d’un environnement fonctionnel d’objets, l’humain fait dialoguer, active, désactive, fait varier des fonctions. C’était selon ce modèle que l’homme fonctionnel, l’homme de rangement6, interagissait avec son environnement moderne. Cet homme tend aujourd’hui à devenir un homme servi. Un humain passif, autour duquel les objets connectés s’activent se désactivent et varient de manière autonome et intelligente.
L’humain s’inscrit dans une quotidienneté dont la banalité est contrebalancée par la fluidité des messages, de l’information qu’il fait circuler au travers des interfaces computationnelles. Il s’est enrichi d’un calque omniprésent de données qui vient organiser son cadre ordinaire. De la commande Amazon à la conversation ou à l’évènement sur Facebook, de recherches sur Google à la consultation de sites pornographiques, il gère ses objets de consommation, sa sociabilité, son travail, avec en arrière-fond de ses actes un enregistrement exhaustif de ses likes, de ce qu’il écrit, de ce qui l’attire et le répulse.
Le capitalisme cognitif s’inscrit dans cette marchandisation du profil, afin de cibler le consommateur avec précision. La subjectivité de l’individu est actualisée et archivée de manière constante. Les marchandises qui l’entourent ne sont plus découvertes par hasard. L’environnement virtuel qui se développe autour de lui le comprend, pour lui fournir les objets approchant le mieux sa réalité.
A l’image de Pinocchio, nous souhaitons que nos créations prennent vie. A travers leur automatisation s’exprime une personnification de l’objet ; une projection de l’humain sur son environnement construit ; le désir que tout fonctionne sans lui. L’automatisme inscrit une subjectivité au sein de l’objet devenu indépendant. Il passe d’une enfance de dépendance à un âge adulte relationnel et conscient. Mais cette voie semble mener simultanément à une réciproque, celle d’un humain complexé désirant égaler sa création. “Si le simulacre est si bien simulé qu’il devient un ordonnateur efficace de la réalité, — n’est-ce pas l’homme alors qui, en regard du simulacre, se fait abstraction ?“7.
n * subjectivité = objectivité^n
“Galilée, dans le regard qu’il dirige sur le monde à partir de la géométrie et à partir de ce qui apparaît comme sensible et est mathématisable, fait abstraction des sujet en tant que personnes, porteuses d’une vie personnelle, abstraction de tout ce qui appartient à l’esprit en quelque sens que ce soit, abstraction de toutes les propriétés culturelles qui échoient aux choses dans la praxis humaine. De cette abstraction résultent les choses purement corporelles, mais prises cependant comme des réalités concrètes et thématisées dans leur totalité comme formant un monde.”
HUSSERL Edmund, 1954. La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, traduit de l’allemand et préfacé par Gérard Granel, Paris : Ed. Gallimard, 1976.
Cette idée nouvelle de la « nature » comme monde-de-corps séparé et fermé s’est installée par la suite comme conception générale du monde. Ce dernier se dissocie alors suivant un dualisme cartésien : corps et pensée. Le modernisme garde pour modèle cette méthode scientifique. Conviction d’une réalité basée sur la mathématique pure et la rationalité. Ce modèle s’étend à l’organisation rationnelle d’une société. Éducation, production et consommation standardisés, tout participe à une homogénéisation intentionnellement « objective » de ses sujets. Mais ce modèle de rigueur scientifique atteint ses limites lorsqu’il tente d’être appliqué comme fondement d’une « vérité » idéologique.
L’individu fait alors face à une subjectivité fictive car nécessairement annihilée par l’objectivisme dominant. La subjectivité est laissée libre à chacun, pourvu qu’elle reste une entité individuelle et inoffensive. « L’économie nous produit comme inexistants pour un monde impossible. C’est-à-dire : un monde où il est impossible d’exister autrement que dans la négation du potentiel fractal de la vie. »
L’automatisation et l’intelligence artificielle impliquent-elles alors une homogénéisation encore plus grande de ses sujets ? Ou les émancipe-t-elle ? Nous sommes avant tout sujets de nos sens, de notre éducation, de notre environnement qui constituent notre réalité singulière. Une diversité de subjectivités a plus de valeur qu’une objectivité dominante. Et le corps devient tout à coup le lieu de recherche. Qu’est-ce que nous sentons ? Qu’est-ce que nous percevons ? Nous a-t-on tout dicté ? Quelle est la dernière perception nouvelle que j’ai ressenti ? Dois-je partager cette réalité singulière ?
Corps projeté
Dans une approche systématique, nous avons tenté de cartographier de potentiels scénarios. Ils se développent à partir de conditions préexistantes (IF), et se déploient vers des conséquences probables (THEN).
Cet outil rend possible la confrontation des spéculations, en questionnant la notion de spéculation elle-même. Dans leur mises en relations, les scénarios en viennent à se contredire, à s’alimenter, à dériver, et font croître une arborescence de potentialités.
Dans une vision panoptique, des sauts dans le temps sont possibles, et l’avancement se fait selon des points de ruptures : technologiques, sociaux, politiques, etc. Les conditions décrivent des situations à différentes échelles géographiques.
Au sein de cette projection, il est alors possible de sélectionner des lieux de projets architecturaux.
Corps automatisé
Les lieux de productions de biens matériels constituent un premier territoire d’exploration et de spéculation. Ces espaces automatisés, principalement conçus pour la machine productiviste, composent un ensemble de boîtes noires où l’espèce humaine n’a plus qu’un rôle de maintenance.
Le processus de production suit une logique de progrès constant vers l’optimisation et l’innovation. Les étapes de fabrication sont fragmentées en suivant ce perfectionnement constant. Il implique une spécialisation des corps et des techniques, dans un processus de spatialisation granulaire. Ces infrastructures de production génèrent le territoire.
Le système capitaliste, fondé sur la production et l’accumulation de biens matériels, dépend de ces lieux. Ils sont incidemment à la base du système géopolitique.
En parallèle de cette multiplicité de lieux de productions, les lieux de consommation s’inscrivent dans un processus d’homogénéisation.
Les espaces de notre quotidien subissent une dissolution en étant rassemblés. La mémoire corporelle reçoit la même information, qu’elle se procure un morceau de viande ou un pain au lait au supermarché. Ces spatialités génériques sont softened (adoucies, lissées, contrôlées), si elles ne sont pas complètement supprimées (livraison à domicile).
L’automatisation implique la disparition progressive du labeur et l’évolution de la notion de travail qui se diffuse dans l’espace-temps (de manière quotidienne et tout au long de la vie).
Corps sensible
La définition d’un espace architectural et de ses limites se présente ici sous la forme de “calques”. Ils sont composés selon des données mesurables : température, humidité, luminosité, etc.
Cette stratification aborde la distinction entre mesure, subjectivité et objectivité. La mesure fournit des cadres et des valeurs de références. La subjectivité est une opinion individuelle. L’objectivité est un ensemble d’opinions similaires et dominantes.
Au travers des limites et des conditions imposées par l’architecture, le corps sensible perçoit et développe des opinions. En répertoriant un certain nombre de facteurs, nous tentons de décomposer un espace selon des caractéristiques non exhaustives.
Corps générationnel
Avec l’évolution de la notion de travail et la disparition du labeur, nous faisons l’hypothèse d’un allongement des temps d’études et de retraite. Le projet exprime ce rapprochement dans un programme architectural hybride connectant lieux d’apprentissage et de retraite.
Il se situe dans le 9ème arrondissement de Paris, sur une parcelle composée de bureaux et de commerces, des secteurs voués à s’automatiser et à se déterritorialiser. Le contexte urbain est traversé et généré par une multiplicité de flux, qui tendent à s’accélérer en supprimant la moindre aspérité physique.
Les corps ne s’entrechoquent plus pour ne pas ralentir. L’individu se voit démantelé en composants re-composables dont la cohérence suit celle de la logique du marché. L’intérêt d’une vie se mesure en fonction de ses intensités, de la même manière qu’on mesure des flux électriques.
Il ne s’agit pas de célébrer ni de déprécier ou de nier les flux, mais bien de les éprouver en leur résistant. Placer un corps architectural qui viendra se confronter au corps humain, au corps augmenté, au corps robotisé.
Corps animal
Dans la continuité des lieux de retraite, les toilettes constituent un espace de résistance.
Les différentes typologies de toilettes qui ont existé au fil de l’Histoire prouvent un rapport au corps intrinsèquement lié à la société et à la culture.
Il semble envisageable que si l’Humain pouvait supprimer cette nécessité associée à l’obscène (en dehors de la scène), il le ferait sans doute. Ultime aspérité, obstacle à sa sociabilité et à la rapidité des flux productifs, dernier bastion clos dans un monde en open space. Autant dire, de l’espace et du temps improductifs, “inutiles”.
À l’opposé des lieux de production automatisés, les toilettes se définissent par leur caractère purement Humain, pour un acte considéré par ce dernier comme presque “animal”.
À la suite d’une partie de la pensée religieuse, réduisant le corps matériel à des actions impures, et l’esprit immatériel à la pensée pure, l’idéologie contemporaine tend vers l’idéal d’un corps machinique, réduisant notre personne à un “esprit”. Allant à l’encontre des principes de cognition incarnée, certains courants transhumanistes se sont lancés dans la quête du cerveau téléchargé et immortalisé en dehors de son corps.
Corps informé
Dans une position de hacker, qui détourne des systèmes existants pour y ajouter de nouvelles fonctionnalités, ou en trouver les failles, il est possible de détourner des systèmes informationnels pour les transformer en outils de composition de l’espace. A l’aide d’un receveur IMSI, il est possible d’intercepter les signaux des smartphones environnants, et donc d’y envoyer des messages.
Ce simple outil, par effet d’attraction ou de répulsion, génère un rassemblement ou une dispersion des usagers dans un espace défini.
La création de cette limite uniquement par des flux informationnels poursuit le développement d’une approche cybernétique de l’architecture. Les corps se trouvent orientés physiquement par des données immatérielles.
Corps neuronal
“Ça fonctionne partout, tantôt sans arrêt, tantôt discontinu. Ça respire, ça chauffe, ça mange. Ça chie, ça baise. Quelle erreur d’avoir dit le ça. Partout ce sont des machines, pas du tout métaphoriquement: des machines de machines, avec leurs couplages, leurs connexions.”
DELEUZE Gilles & GUATTARI Félix, 1972. L’Anti-Oedipe, Capitalisme et Schizophrénie 1. Paris : Les Editions de Minuit, p. 9.
Observant une recherche de contrôle des corps par un système productiviste, il est possible de discerner une volonté prochaine de contrôle plus intrusif par un capitalisme cognitif, grâce aux avancements dans les neurosciences.
La maîtrise de neurotechnologies est donc une manière de trouver une position de hacker déjà abordée au travers du projet corps informé. L’objectif est l’analyse de signaux neuronaux et corporels, vers une utilisation émancipatrice de ces derniers.
Considérant la question du corps comme intrinsèquement liée à celle du cerveau, les neurotechnologies joueront un rôle dans la compréhension et le ressenti des limites qui nous entourent.
Quelle sera la place de la perception dans un monde fabriqué et perçu à travers la machine computationnelle ?
Vers quel percept architectural ?
L’architecture comme outil créé une limite induisant une union ou une scission résultant en deux espaces de qualités distinctes. Peut-on, avec cet outil architectural qui est le nôtre, manipuler cette limite encore amenée à évoluer, indéfinie, qui existe entre deux corps, qu’ils soient de natures humaines, machiniques, ou combinant ces deux entités ?
Une question que nous avons déjà posé est celle de la définition de l’humain et de la machine ; de quel ordre est la différenciation entre ces deux entités ? Sont-elles différenciées ? L’une est-elle une sous-partie de l’autre ? Est-ce que la somme de ces deux entités mène à la création d’une troisième ? Est-ce que cette troisième entité se différencie des deux autres ? Est-ce une sous-partie des deux autres ?
Approcher ces questions de manière historique et technique, c’est considérer la machine comme une extension de la force opératoire de l’humain sur son environnement. Comme une externalisation de sa mémoire et de ses connaissances, et comme moyen de connexions entre les individus.
Dans le second chapitre du cinquième livre de Notre-Dame de Paris, Victor Hugo titre “Ceci tuera cela” son argument sur la prépondérance que prend l’imprimerie sur l’architecture. La reproductibilité technique du langage entraîne selon lui une mutation de la connaissance, autrefois inscrite architecturalement, symbolique, statique, contextualisée, vers une volatilité du langage, reproductible sous la forme du livre. Le langage des bâtiments devient langage portatif, diffusable, traductible.
La machine, comme une extension de la force opératoire de l’humain sur son environnement poursuit cette externalisation de la connaissance, d’une manière autre. Cette poursuite se caractérise par un nouveau langage, qui vient s’additionner à ceux préexistants ; un langage de la donnée, qui vient poser sur le monde une nouvelle grille de lecture capable de le nommer, de le reconnaître, de le mesurer. Le passage d’un langage-connaissance humain à un langage informationnel instantané machinique mène à une préexistence de l’information sur la connaissance et l’expérience.
Précisons que la différence de nature qu’il existe entre mémoire humaine et mémoire machinique se caractérise avant tout dans la capacité de l’humain à oublier, ou à ré-interpréter perpétuellement ses souvenirs. L’expérience, inscrite dans la mémoire corporelle, peut être l’objet d’une tentative de transmission par le langage. Elle se trouve alors être cette réinterprétation d’une perception, compressée puis exprimée.
Une partie de notre subjectivité reste intrinsèquement liée à la mémoire corporelle ; purement individuelle, dépendante de notre corps. L’expérience est de ce fait subjective, puisque toujours composée de perceptions singulières. C’est à cette bribe de subjectivité, à cette force individuelle, plongée dans un objectivisme homogénéisant, que nous voulons nous attacher.
Objet/Performance
La définition de la société de consommation donnée par Jean Baudrillard en 19728 évoque une profusion, un amoncellement, une surabondance d’objets. L’héritage majeur du 20ème siècle est, de ce point de vue, cette continuelle négation de la rareté. De l’objet symbolique nous passons à l’objet fonctionnel et jetable. Il devient l’élément d’un système composé de signes. C’est l’objet désenchanté, déterritorialisé, sans origines, téléporté. D’abondance en surabondance, les logiques de l’objet ont progressivement mutées vers une course à la fonctionnalité renouvelé, à l’objet encore plus efficient, encore plus adapté, allant parfois jusqu’à l’absurde.
Andrea Branzi pointe cette évolution en chiffres : “On peut supposer qu’au début du siècle dernier, une famille de quatre personnes moyennement aisée était entourée, dans sa propre maison, d’un système d’objets composé de 150 à 200 éléments tout au plus, y compris la vaisselle et les vêtements. Aujourd’hui, elle disposent d’un système d’environ 2500 à 3000 objets, y compris les appareils électroménagers et les objets d’agrément. Exception faite des livres, disques et autres cassettes.”9 La panoplie, le machin, le truc, le gadget, le bidule, la babiole… L’univers construit contemporain se voit envahi par l’objet qu’on ne sait plus nommer. Avec cette prépondérance que l’objet a pris sur l’architecture, nos modes d’habiter sont devenus dépendants d’un certain nombre de fonctionnalités offertes par ces derniers.
Aujourd’hui, c’est un nouveau paradigme qui se présente avec le cas de l’objet connecté. Le machin devient machine. Un condensé de technicité, de nouvelles fonctionnalités, entrant en interrelation avec les autres objets connectés, comme visant la création d’un biotope synthétique et intelligent. Les objets qui peuplent nos logements, nos lieux de travail, notre cadre ordinaire entrent en relation avec notre corps selon des ordres différents. Un amas de dispositifs, capables de s’intégrer autant dans du bâti ancien que dans des constructions contemporaines. Il est important de constater que ce qui définit aujourd’hui notre rapport à l’espace, ce n’est plus tant le dans quoi j’habite, le dans quoi je vis. Mais bien le avec quoi j’habite, et avec quoi je vis. Ce n’est plus le lieu qui marque le rapport d’une personne à son environnement, mais bien la relation entretenue avec les choses qui l’entourent. Il s’agit d’une relation de contrôle de l’usager sur l’objet.
Autrefois lié à la possession et l’héritage, l’objet est maintenant dans une course à la mise à jour, à l’efficacité supérieure d’un modèle neuf. La temporalité de l’objet a muté du temps de vie au temps d’usage. Usage précisément affiné, pour définir une gestuelle abstraite de contrôle10. L’effort se fait plus rare dans un habitat où l’automatisation fait son entrée, diffusée dans chaque ampoule, équipement électroménager, thermostat, etc. Le traitement de l’information se dissout dans les espaces et les objets de notre environnement par la miniaturisation et l’augmentation des capacités de calcul. Du bout des doigts, nous sommes capables d’activer, de désactiver, de faire varier les fonctions de nos objets environnants. Et le passage à l’objet connecté réduit de plus en plus cette gestuelle à l’effort minimum. Connaissance précise de notre quotidien par les objets qui le composent. Cette intelligence est un retournement de situation : une relation de contrôle de l’objet connecté sur l’usager.
Ainsi le modèle contemporain s’exprime aujourd’hui non plus à travers la forme immuable de l’architecture mais à travers la versatilité de l’objet. Dans un monde tracé par la production de capital et visant un écosystème intelligent, l’objet l’emporte sur l’architecture. Sa capacité d’actualisation étant irrémédiablement plus rapide et global.
Grâce à la computation, le temps a trouvé sa place dans la genèse du bâti. Mais une fois l’architecture construite, toute sa dynamique liée au processus de conception disparaît. Elle reste comme figée dans une des solutions algorithmiques d’un instant T. Or le temps et l’environnement dans lesquels cette architecture naîtra ne seront pas figés, mais continueront d’évoluer inlassablement. Toute actualisation nécessite un passage du virtuel à l’actuel que l’architecture construite ne peut plus réaliser. Or, l’écosystème d’objets qui l’habite s’actualise selon deux niveaux. Une mise à jour du software (logiciel), qui se caractérise par le téléchargement d’un programme mis à niveau. Ou une mise à jour du hardware qui intervient lorsque l’innovation technologique a modifié des composantes matérielles de l’objet, et invoque son changement physique.
Ce modèle d’une consommation renouvelée en continue s’inscrit dans un marketing qui visent la construction d’un désir sans cesse renouvelé, conformément aux fondements de la société de consommation. L’architecture continue de la ville est déformée par les objets qui l’habitent. Elle n’est plus produite à priori mais participe à l’hétérogénéité des espace-temps locaux relatifs à chaque objet en les raccordant. Chacun s’élabore en relation avec ceux environnants, impliquant un système d’ambiance. La discipline architecturale doit questionner et se mêler aux objets, qui l’effacent et la recomposent.
Guy Debord écrivait en 1967 dans La Société du Spectacle que “l’accumulation des marchandises produites en série pour l’espace abstrait du marché (…) devait aussi dissoudre l’autonomie et la qualité des lieux.”11 Cette dissolution des espaces de la vie quotidienne dans les objets quotidiens nous forcent à repenser la qualité, l’ambiance et la perception de notre environnement.
perf.mlav.land
“Ça fonctionne partout, tantôt sans arrêt, tantôt discontinu. Ça respire, ça chauffe, ça mange. Ça chie, ça baise. Quelle erreur d’avoir dit le ça. Partout ce sont des machines, pas du tout métaphoriquement: des machines de machines, avec leurs couplages, leurs connexions.”
DELEUZE Gilles & GUATTARI Félix, 1972. L’Anti-Oedipe, Capitalisme et Schizophrénie 1. Paris : Les Éditions de Minuit, p. 9.
“Les édifices sont accueillis de deux façons : selon l’usage qu’on en fait et selon la perception qu’on en a. Ou pour mieux dire : tactilement et visuellement. On n’aura rien compris de cette réception si on se la figure sur le mode du recueillement tel qu’il est couramment pratiqué par les voyageurs devant les monuments célèbres. Il n’existe en effet, pour le domaine tactile, aucun équivalent à ce qu’est la contemplation pour le domaine visuel. La réception tactile ne se produit pas tant par la voie de l’attention, que par celle de l’habitude. Dans l’architecture, celle-ci détermine largement jusqu’à la réception visuelle qui, par nature, se réalise bien moins dans une attention tendue que dans une observation faite en passant. Mais ce mode de réception formé au contact de l’architecture comporte, dans certains cas, une valeur canonique. Car les tâches incombant à l’appareil perceptif humain, dans les tournants historiques, ne peuvent nullement être remplies par les seuls moyens de l’optique, c’est-à-dire de la contemplation. On en vient progressivement à bout en suivant la direction imposée par la réception tactile, soit par accoutumance.”
BENJAMIN Walter, 1936. L’Oeuvre d’Art à l’Époque de sa Reproductibilité Technique. Paris : Éditions Allia, 2016, p. 88.
“On peut supposer qu’au début du siècle dernier, une famille de quatre personnes moyennement aisée était entourée, dans sa propre maison, d’un système d’objets composé de 150 à 200 éléments tout au plus, y compris la vaisselle et les vêtements. Aujourd’hui, elle disposent d’un système d’environ 2500 a 3000 objets, y compris les appareils électroménagers et les objets d’agrément. Exception faite des livres, disques et autres cassettes.
À travers un processus lent mais inexorable, on a pu assister, en fait, à une véritable révolution qui a remplacé par les objets (industriels ou non) cette présence environnante que constituait autrefois l’architecture. Les objets ont augmenté en nombre, leur utilisation et leur fonctionnement ont créé un fossé quasiment infranchissable dans l’expérience citadine de l’homme. Celui-ci vit, travaille et habite dans un univers d’objets qui se renouvellent, se spécialisent et sont sa véritable interface.
De nos jours, nous pouvons habiter des architectures ou des quartiers de villes anciens, pour ne pas dire archaïques, à condition d’y trouver un parc d’objets et des services correspondant culturellement et fonctionnellement aux activités que nous voulons y exercer. Nous pouvons habiter dans des maisons vieilles de cinq cents ou mille ans, à condition d’y trouver les installations, les services et les informations qui nous sont utiles : de l’architecture nous n’utilisons que quelques codes symboliques.
Cette transformation n’a pas seulement déplacé le centre de gravité du projet de l’architecture vers le design, elle a, en réalité, donné naissance à un nouveau théorème de la métropole. Ce théorème repose sur le constat que les transformations de la métropole sont produites non seulement par la construction de structures architecturales, de voies ou de services urbains. mais aussi par le renouvellement du parc des objets des marchandises qui améliorent et transforment l’habitabilité culturelle et technique des lieux, réalisant ainsi la ville du présent dans celle du passé, et celle du futur dans celle du présent. D’où la grande difficulté, voire l’impossibilité de planifier la métropole actuelle et son développement. En effet, cette dernière est constituée d’une multitude de microstructures, d’objets et de services qui échappent à toute logique de planification et de contrôle. Ce plancton envahit la scène, remplit le paysage, sous-tend l’utilisation de la ville, la rend flexible, l’adapte aux nécessités les plus diverses. Nous vivons dans un mégasystème d’éléments de mobilier, un lightscape gigantesque, un territoire câblé qui relie une infinité de terminaux, telle une interface égalisatrice aux divisions artificielles, traversée par des tunnels d’informations et de signes qui n’ont rien de commun avec l’architecture.”
BRANZI Andrea, 1988. Nouvelles de la Métropole Froide. Paris : Editions du Centre Pompidou, 1991, pp. 26-27.
La perception d’un espace architectural s’inscrit dans une temporalité. Elle démarre lorsque j’entre dans l’espace, lorsque je l’explore, lorsque je le touche, lorsque je le vois, lorsque j’entends ses particularités acoustiques, sa résonance, lorsque je sens son odeur. Cette découverte de l’espace est intrinsèquement corporelle. C’est une profusion de stimulis, captés par mon corps. Je déambule, contemple, visite, m’assieds, travaille, me lave, dort, mange. Je pisse, je chie. Je discute, ris, pleure, m’émeut, m’exprime, rencontre. J’habite cet espace. Je le connais, je le reconnais. Il m’est maintenant familier, j’y ai rangé mes objets dans des placards. J’y passe des soirées, des après-midi. Je m’y réveille, je m’y couche. L’ordinaire s’est emparé de cet espace. Il est habituel. La perception que j’en ai implique mon corps dans son intégralité. Ma mémoire associe à ces lieux des événements, des sensations, des souvenirs.
Parler de cet espace n’est pas suffisant. Je le vis entièrement. Et d’ailleurs, pourquoi j’en parlerai ? Qui veut m’entendre détailler avec une abondance excessive les moindres sensations qui s’emparent de mon corps lorsque je suis dans ce lieu ?
Ces perceptions sont intimes, à la fois conscientes et inconscientes. Elles sont dynamiques, perméables à d’autres stimulis, captées sur un écran ou par la fenêtre, par une voix au téléphone ou par un visiteur. Elles sont le produit d’un dialogue entre mon corps et l’espace, en résonance avec mes expériences passées. Le lieu où l’architecture prend toute son éloquence est mon corps. C’est mon outil de médiation avec une réalité.
La perception d’un espace est un rapport en constante évolution entre le corps et le lieu.
La perception est architecturale.
Que se passerait-t-il si mon corps, par ces perceptions, influait directement sur l’architecture pour la reformuler ?
Le dispositif que nous projetons s’approche d’une performance architecturale. Cette intention peut être lue de plusieurs manières. D’abord comme une architecture qui gagnerait en performances. Puis comme une architecture capable de performer. Une architecture entrant dans une relation dynamique avec son usager. Une cohésion entre corps et espace par le biais d’un dispositif architectural.
C’est en ce lieu que se développe notre projet, dans cet interstice entre le corps de l’usager et son espace habité. Il comporte d’abord un vêtement. Équipé de multiples capteurs qui recueillent des données sur l’état de la personne (électroencéphalogramme, capteur de pouls, de température, d’humidité, capteurs de flexion des coudes et des genoux, centre de gravité, mouvements de respiration, luminosité ambiante). Ces informations une par une ne forment pas une image nette de la perception de l’usager. Cependant, associées les unes aux autres, elles approximent un état. Un état de concentration, un état de stress, un état d’activité physique plus ou moins intense. Ces différents états sont alors envoyés à la deuxième partie du dispositif. Des ampoules, du chauffage, de la climatisation, des ventilateurs, de l’électroménager, des systèmes de purification d’air, du mobilier. Ces appareils de l’espace habité réagissent aux informations captées sur le corps de l’usager.
La relation qui existe alors entre corps et espace opère des transformations d’ambiances, de situations architecturales, en fonction des changements captés sur le corps de l’usager. L’architecture acquiert ici une performance dynamique par sa capacité à agir et réagir. Il existe des hypothèses d’ordres différents sur les opérations rendues possibles par ce dispositif. Aujourd’hui, la domotique suit cette tendance à s’automatiser, à répondre à des besoins personnalisés, à être capable d’agir à partir de la reconnaissance vocale, à être disponible à distance via des interfaces de smartphones.
En regard de ces émergences innovantes, nous voulons établir un dispositif critique. Rendre l’architecture performante, au sens de l’action, de l’évènement, du déroulement d’un acte. Un acte architectural, composé de scènes, de dialogues entre le corps et son environnement physique.
Les objets qui peuplent nos logements, nos lieux de travail, notre cadre ordinaire sont connectés à notre corps selon des ordres différents. Un amas de dispositifs, capables de s’intégrer autant dans du bâti ancien que dans des constructions contemporaines. Il est important de constater que ce qui définit aujourd’hui notre rapport à l’espace, ce n’est plus tant le dans quoi j’habite, le dans quoi je vis. Mais bien le avec quoi j’habite, et avec quoi je vis.
Fruits d’une société de consommation, où la profusion de l’objet a pris le pas sur l’outil architectural, nous voulons pousser ce constat jusqu’à ses limites technologiques actuelles. Des limites que nous abordons avec ce dispositif dynamique de mise en relation entre un corps et l’architecture qui l’enveloppe. Cet interstice est aujourd’hui fondamentalement en jeu dans la profession de l’architecte. Il se doit de comprendre, d’expérimenter, de développer, de coder les interfaces du bâti qui émergeront avec ou sans lui.
Le fantasme d’une architecture intelligente s’inscrit en arrière-fond de cette performance architecturale. Et avec lui, ses doutes sur la possible surveillance extrême que pourrait impliquer le branchement de ce dispositif à Internet. La perception captée pour devenir big data. Acheter. Consommer. Le corps rendu plus perméable. Est-ce risqué ? Doit-on tout débrancher ? Ou sécuriser davantage ? Avec des outils tels que la blockchain. Créer une trace numérique du corps unique. Non reproductible.
Au-delà de cette nécessaire protection de la vie privée, ce dispositif peut devenir un lieu public, volontairement hackable. Disponible, il devient un lieu d’expérimentation, où chacun peut décider des correspondances architecturales induites par ses actions.
Quelles leçons pouvons-nous tirer d’une telle expérimentation ? Cet enjeu, qui consiste à mettre en relation perceptions corporelles et architecture existe déjà sous d’autres formes. L’approche technique que nous imaginons propose des applications à la fois théâtrales et réelles. Elle oscille entre ordinaire et extraordinaire. Entre représentation et improvisation. Elle devient un lieu de lente évolution, un lieu où les transformations silencieuses deviennent la matière de l’architecte. Qui s’apparente désormais à un compositeur, capable d’associer action du corps à réaction de l’espace. À entrer dans la boucle en perpétuel dialogue d’un corps avec son environnement.
L’architecture comme effet Larsen permanent, se répercutant sur le corps, qui se répercute sur l’espace, qui à son tour agit sur le corps.
La perception est architecturale. L’architecture est une perception.
Footnotes
-
“Post-truth” est entré selon cette définition dans le dictionnaire d’Oxford en 2016. ↩
-
DELEUZE Gilles, 1995. L’actuel et le virtuel, in Dialogues (Gilles Deleuze, Claire Parnet, 1996). Paris : Flammarion, pp. 179-185. ↩
-
DEBORD Guy, 1967. La Société du Spectacle. Paris : Folio, p. 103. ↩
-
“Par conséquent, du point de vue de la circulation du capital, l’espace apparaît dans un premier temps comme une simple source d’embarras, comme un obstacle à franchir. Marx en tire la conclusion remarquablement pénétrante que le capitalisme se caractérise par un perpétuel effort pour s’affranchir de tous les obstacles spatiaux, pour « annihiler l’espace par le temps »”, HARVEY David, 2008. Géographie de la domination. Paris : Les Belles Lettres, p. 86. ↩
-
Collectif, 2017. La Cassure. Paris : Editions Divergence. ↩
-
“l’«homme de rangement» n’est ni propriétaire ni simplement usager, c’est un informateur actif de l’ambiance.” - BAUDRILLARD Jean, 1968. Le système des objets. Paris : Gallimard, p.37. ↩
-
BAUDRILLARD Jean, 1968. Le système des objets. Paris : Gallimard, p.80. ↩
-
BAUDRILLARD Jean, 1972. La Société de Consommation. Editions Denoël. ↩
-
BRANZI Andrea, 1988. Nouvelles de la Métropole Froide. Paris : Editions du Centre Pompidou, 1991, p. 26. ↩
-
“À la préhension des objets qui intéressait tout le corps se sont substitués le contact (main ou pied) et le contrôle (regard, parfois l’ouïe). Bref, les seules “extrémités” de l’homme participent activement de l’environnement fonctionnel.” BAUDRILLARD Jean, 2016 (1968). Le système des objets. Paris : Gallimard, p.69. ↩
-
DEBORD Guy, 1967. La Société du Spectacle. Paris : Folio, p. 103. ↩