Contexte

2019-2020 Réalisé dans le cadre du Pli Public Workshop
Projet lauréat du Prix Pli
Exposé au Pavillon de l’Arsenal en novembre 2019 - janvier 2020
Exposé au Miroir de Poitiers en 2021

C’est dans la combinaison des perceptions et des valeurs mesurées du Réel qu’émerge la réalité. L’obsession humaine a été de modéliser et de mesurer le Réel. Cette modélisation, d’abord fictive, se confond petit à petit avec la réalité ambiante pour venir l’ordonner, la qualifier, la justifier.

Le tas reste ce qui est sous-estimé. C’est la forme que prend tout objet à la limite de notre monde, qu’il soit inexploré ou rejeté. Le tas est dans l’entre-deux monde, il ne compte pas. C’est un objet amorphe, fantomatique, qui parfois vient nous hanter. Ni mort ni vivant, en attente.

La Mesure et le Tas, fiction et réalité est une installation vidéo qui traite de l’obsession de la mesure. Elle est réalisée à partir de recherches transversales mêlant entretiens, enregistrements audio, écriture, son, et scans photogrammétriques. Dans une scène néo-tribale éclairée par des néons orange, trois sièges bas sont disposés autour d’une structure à double écran d’où sont racontées les histoires de l’obsession humaine pour la mesure. L’ensemble constitue un agencement de médias synchronisés et d’objets originaux conçus pour l’occasion.

Le projet a été construit autour d’un protocole d’entretiens réalisés avec cinq personnalités : Anna Longo, philosophe, Frank Varenne, philosophe des sciences, Milovann Yanatchkov, architecte et chercheur, Emmanuelle Chiappone-Piriou, architecte et commissaire d’exposition, Mahé Cordier Jouanne, architecte, et Nagy Makhlouf, architecte et chercheur.

Le film n’est pas une transcription. Ces discussions nous ont permis d’approfondir certaines notions et intuitions afin d’en étayer son écriture.

L’installation à été conçue autour des thèmes abordés dans le film. L’image diffusée et l’installation dans laquelle elle s’insère se complètent. La vidéo montre des fragments scannés d’espaces et d’objet réels, qui numérisés deviennent des tas de points, transformant le réel capturé en abstraction. Ainsi l’image prend l’esthétique du tas.

L’installation est conçue pour s’approcher de l’esthétique d’un rendu 3D. Les textures ont été choisies à cet effet. L’espace est quadrillé, ordonné, et nous place dans une esthétique de la mesure.

La couleur orange à été choisie pour produire une impression de feu de camp. L’expérience est conçue pour produire une immersion collective.

L’installation à été dessinée pour être facilement montable, démontable et réutilisable. Certains matériaux comme le sol sont issus du réemploi. Les assises et les piètements de la structure portant les écrans ont été conçus pour offrir grâce à leur masse une grande stabilité.

Script

I’d like to think
(it has to be!)
of a cybernetic ecology
where measuring and piling,
where the reason and the unknown,
the light and the darkness,
would all live in harmony
in a smooth and chaotic space.

L’espace commun du temps est devenu Histoire.
Réalité ou fiction, peu importe son nom.
L’Animal mythique à deux têtes
l’une désordonnée, fluide et chaotique
l’autre rationnelle, mesurée et quantifiée.

Mesure perceptive, mesure de l’imperceptible.
Mesurer pour comprendre, mesurer pour agir.
Mesurer pour progresser, mesurer pour gagner.
Mesurer pour rien, mesurer pour être.
Être mesuré pour être estimé.

Le tas reste ce qui est sous-estimé.
C’est la forme que prend tout objet
à la limite de notre monde,
qu’il soit inexploré ou rejeté.
Le tas est dans l’entre-deux monde,
il ne compte pas.
C’est un objet amorphe fantomatique,
qui parfois vient nous hanter.
Ni mort ni vivant, en attente.

Dieu est à la mesure d’une humanité en quête de sens,
apeurée par les profondeurs chaotiques qui l’entourent.
Il est l’idéal de l’homme,
Son image au dessus du monde.
C’est l’oeil et la main organisatrice du réel.
C’est un réel qui devient fiction,
une fiction qui devient réel,
un vortex infini d’une inclusion de l’un dans l’autre.
C’est l’émergence d’un ordre,
d’une immanence-transcendance
qui questionne l’humanité.
Elle y cherche une logique et une morale,
une mesure et une norme.

Dieu est mort.

Nos civilisations ont été conçues
comme une transformation du chaos en ordre.
D’une logique divine
nous sommes passés à celle de la raison pure,
puis à celle de la finance.
Mais combattre le chaos ne fait que le nourrir.

Le point de fuite unique de la Renaissance
explose au Baroque,
laissant place à l’excès de signes,
et à la perte de sens.
Avec les découvertes géographiques et scientifiques,
les limites du monde s’étendent,
puis le ratio prévaut.
Le progrès de la modernité
rend la nature objet
un produit du marché.
L’économie se base sur la mesurabilité,
temps, labeur, valeur.
Relations aujourd’hui brisées,
système métrique cassé.

Trop de complexité,
tempo automatisé
ordre autorégulé
chaos partout semé.
Le rythme est soutenu
les corps sont mis à nu.

Moyen de représentation,
outil d’imitation,
du miroir à la boite noire
le monde est spectateur
de sa propre représentation.

C’est une scène de conquête en navette
vers un système de valeurs en miette
où le temps découpé
se transforme en données monétarisées.

Fusion du réel avec les grilles fictionnelles.
Nous vivons dans ce que nous pouvons compter,
et l’existence d’une réalité
tient paradoxalement à sa quantification.

L’encyclopédie déjà révélait l’ambition
de réduire les zones d’entassement
pour les faire entrer dans la zone lumineuse
du mesurable et du quantifiable.

Aplanir puis compiler une réalité intellectualisé fut sa visée.
Cette recherche minutieuse,
qui ne naît pas Réelle mais le devient,
agit comme un miroir,
plus ou moins fidèle à son sujet.
La mesure est un reflet.
Le corps est dédoublé, externalisé,
la perception du moi transformée,
le tas devient objet.
Nommer c’est porter à existence,
c’est définir un cadre pour se saisir d’un sens.

Pour sa part l’ordinateur est d’une autre nature,
un mirage discontinu du monde,
qui ne se contente pas de miroiter.
Il imite son procédé, décortique sa genèse,
calcule et représente son apparence.
Il prend le dessus et recouvre le monde
de son image capturée, instantanée.
De par sa représentation,
l’unicité du monde disparaît.
Il devient multiple, amorphe, discontinu,
un tas de tas, atomisé par un langage discret,
reflet de notre propre langage,
de notre propre pensée alphabétisée.

Mais le monde n’est ni continu ni discret
il est peut-être bon de le rappeler.

Le continu est un remplissage cognitif et mathématique
qui s’impose au monde pour l’organiser.
Le continu est la trame de fond,
la surface ou la ligne,
où se pose notre regard,
où s’insère le phénomène et l’objet.

Le rôle de notre cerveau
est de stabiliser les formes du réel,
pour pouvoir y agir et s’y mouvoir.
La mesure est un mode opératoire.

Pour B. la mesure est une convention
qui évolue au fur et à mesure que l’on mesure
et que la réalité suit au pas.
Le réel s’actualise avec les technologies que l’on a.

Pour M. la mesure comme la pensée
est une convention qui est donnée
et que l’on peut appliquer à toutes réalités.
Le réel est contingent.

H. aussi le pense indépendant
et même insaisissable,
surtout le vivant.

Car chaque être, non inerte,
est un processus de devenir,
un changement qui n’égale pas l’instant.

Il n’y a d’identité que dans le devenir,
mais la fluidité des corps devient déterminée
par le flux du marché et de la société.
Le tas est ce qui reste en devenir
et qui n’est encore rien.
Mouvements marginalisés en quête d’un avenir,
ensemble d’objets délaissés sans rôle, à définir.
C’est la condition d’engendrement des espaces réels,
ce qui précède la mesure et ce qu’il en reste.
L’un n’est pas le contraire de l’autre,
mais son opposé.
L’un a besoin de l’autre pour exister.

Du pied-du-roi au mètre,
la mesure est objectivée avec la révolution
et l’aspiration à plus d’égalité.
Le jugement se veut débiaisé.
C’est l’universalité de la mesure
qui ouvre l’accès à un monde commun.

Mais dans la quête d’un idéal
la mesure appelle la démesure.

Le monolithe premier
qui grandissant devient urbanité,
un environnement mesuré, contrôlé, strié,
est une incarnation
de cette obsession.

Et l’humain se rendant inutile au monde
recherche son identité éparpillée, digitalisée.

Ses principes et ses lois,
sont incarnées par un autre corps machinique et froid,
potentiellement plus humain que l’humain de demain.
C’est comme s’il s’était donné tout entier sans rien garder.

Que faire de cette coque vidée,
traversée par des flux aux vitesses insensées?

Respirer. Ne pas suivre le rythme imposé.
Suspendre les cadres d’intelligibilité.
S’expérimenter, bricoler, rater, rêver, résister.

Faire une économie de la logique,
une économie logique, une écologie,
une épure de la mesure.

Faire de la poésie comme de la mesure,
l’excès, pour l’accès à un monde commun.

La mesure et le tas bien que distincts
se mélangent d’une infinité de manières.
Le tas est un morceau de chaos échoué sur nos terres.

Crédits

Son

  • Voix: Flore Benguigui
  • Musique: MLAV.LAND

Images

  • Toutes les images ont été générées par scan photogrammétrique par MLAV.LAND et rendues dans 3ds Max via le moteur de rendu Arnold.

Logiciels

  • Adobe Premiere (Montage vidéo)
  • Autodesk Recap Photo (Photogrammetrie)
  • Autodesk Recap Pro (Export nuage de points vers 3ds Max)
  • Autodesk 3ds Max (Animation)
  • Arnold Renderer (Rendu)